Et si … Concours de nouvelles

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Et si … Concours de nouvelles

Avant-propos

Le concours d’écriture du lycée Leonard de Vinci est heureux de vous présenter les dix nouvelles sélectionnées lors de sa treizième Edition. Le thème propose cette année aux élevés de seconde offrait un assez grand nombre de perspectives et il est intéressant de remarquer qu’ils ont fait des choix qui n’étaient pas forcément ceux qu’on pouvait attendre.

Tel Blaise Pascal imaginant les conséquences d’une Cléopâtre au nez plus court, les élèves auraient pu être tentés de conjuguer et si… au passé et d’écrire une Histoire alternative. Or, très peu d’uchronies ont été proposées. Une nouvelle est toutefois publiée qui a eu l’audace de réévaluer avec talent le poids de l’amour dans le déclenchement des guerres. De même, peu de textes ont envisagé ce qu’un hypothétique autre choix aurait pu changer a un destin individuel.

Sans doute parce que et si… est, a leur jeune âge, davantage synonyme de possibilités que de regrets, c’est au présent que les élèves ont majoritairement conjugue le thème. II s’agit d’ailleurs moins souvent d’imaginer des bifurcations radicales, une nouvelle existence offerte, que de proposer une autre manière de voir celle déjà là. Et si… ne les a pas conduits à faire table rase d’un présent trop linéaire mais plutôt à porter sur lui un regard différent. La nouvelle gagnante n’offre d’ailleurs a son personnage un destin glorieux que dans une mise en abyme réjouissante d’autodérision.

Voir les choses autrement et pourquoi pas avec humour, c’est ce que propose JokeOnde, le tableau en couverture. Notre collègue Richard Gauthier, fidèle membre du jury, en est Fauteur. Comme Picasso l’avait imaginé lui-même, Richard s’était demandé ce que cela aurait donné si le génie espagnol avait peint la Joconde..Et le résultat est superbe.

Richard nous a fait la mauvaise blague de nous quitter cet automne. Gentil et sensible, nous l’appréciions beaucoup. Et si nous avions su, nous le lui aurions dit plus souvent.
Nous dédions ce recueil a sa mémoire.

Jean-Philippe ROUSSEL-LIGNIERES
Professeur de Lettres

Premier prix

Mon 31 par Sacha MAHOUDEAU

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais été au premier plan. J’ai plus souvent écouté que parlé. Comme noyé, noyé dans une masse de personnes qui valaient toujours mieux que moi, Sylvestre Brisefer, lycéen.

Ce matin du lundi 18 mars 2024, c’est le carillon de huit heures sur France Inter qui me réveilla. Musique habituelle, matin banal, semaine ordinaire. J’enfourchai mon vélo, direction le lycée Léonard de Vinci.

À mesure que j’approchais de l’établissement, je sentis comme un poids, celui du regard perçant des élèves aux alentours. Alors que j’accrochais mon deux-roues, il y eut d’abord le clin d’œil de cette fille, Marie, qui passait avec son beau foulard bleu oné de marguerites.

Une fois dans le hall du lycée, les regards que l’on me portait s’intensifièrent. Puis, tout à coup, au loin, j’entendis un claquement de mains. Un applaudissement. Intrigué, je regardai vers l’endroit d’où provenait ce bruit et je vis un lycéen qui me fixait en applaudissant de manière frénétique. Confus, je poursuivis mon chemin, quand d’autres personnes se joignirent à lui. C’était maintenant une foule qui applaudissait et scandait mon prénom : « Sylvestre ! Sylvestre ! Sylvestre ! » Alors, ils avancèrent vers moi et l’un d’eux me porta sur ses épaules sans que je puisse me dégager. Déconcerté par cette scène surréaliste, je regardai partout autour de moi à la recherche d’explications. C’est en prenant de la hauteur que j’aperçus dans la foule Jean-François Brun, mon professeur de Français. Et soudain, je remarquai qu’on dépliait une banderole, les lettres apparaissaient peu à peu et dévoilaient le nom du gagnant du concours de nouvelles 2023-2024. C’est le Y que je vis en premier… C’était donc ça ? Alors je me mis à crier, moi aussi. A crier de joie avec la foule. Et si c’était enfin mon tour ?

Et si c’était mon jour ? Ma Saint-Sylvestre, mon 31 ? 22 décembre 2023.

« Jeunes gens, jeunes gens, un peu de calme, s’il vous plaît ! » C’était l’agitation de la fin du dernier cours de Français avant les vacances. « Je vous rappelle que la remise de votre texte pour le concours “Des nouvelles de Léonard” sera le vendredi de la rentrée. N’oubliez pas. » N’oubliez pas…

Jeudi 11 janvier 2024. J’avais oublié. Alors, durant toute la nuit, je m’attelai à l’écriture du récit. Brisefer batailla, donna tout et le lendemain matin, il était au rendez-vous ! Fatigué, mais comme à mon habitude sans grande espérance, je remis ma nouvelle.

La banderole sous le bras, le sourire aux lèvres, Jean-François Brun était très enthousiaste en ce matin de mars, à l’annonce des résultats.

Quand on quitta le hall où régnait l’agitation, il m’informa que j’étais le grand gagnant, celui qui recevrait LE prix. Il avait déjà envoyé ma nouvelle à une amie éditrice aux éditions du Seuil. Elle voulait me rencontrer. Le proviseur m’attendait dans son bureau. On tapa à la porte pour me voir. J’avais la tête qui tournait. Tout allait beaucoup trop vite… Mais moi, j’étais encore Sylvestre Brisefer. Et ça, tout le monde semblait l’avoir oublié puisque mon téléphone sonnait sans discontinuer… Parmi le flot de numéros, un avait particulièrement attiré mon attention : une suite de chiffres inhabituelle, en provenance de l’étranger, apparaissait plus d’une trentaine de fois. Intrigué, je décidai donc de rappeler. Le téléphone ne bipa qu’une fois et aussitôt « Un éditeur m’a parlé de toi, I am in Paris for a couple of days and je veux te rencontrer aujourd’hui, je viens te chercher en voiture devant ton lycée. Don move !
– Mais, vous savez, Christopher, il y a beaucoup de monde, ici et vous n’allez pas passer inaperçu.
– Ne t’en fais pas, j’ai loué une petite voiture, je serai very discret. Seeyou ! »

Même Jean-François Brun m’accorda que j’étais obligé de sécher les cours pour ne pas manquer l’arrivée de Christopher Nolan. Et c’est encore le bruit de la foule qui m’indiqua qu’il se passait quelque chose d’inhabituel devant le lycée. J’essayai de me frayer un passage sur le parvis, mais une main attrapa doucement mon poignet pour y glisser un bracelet de perles noires. Surpris, je me retournai aussitôt, mais je ne vis qu’un foulard bleu orné de marguerites, celui de Marie. Je n’eus pas le temps de la remercier, elle avait disparu dans la foule tandis que la voiture s’approchait de moi. Et en effet, le véhicule était… « discret » … Rose et aussi long qu’une Cadillac ! Une vitre se baissa, une main en sortit, me pointa et m’invita à monter : c’était Christopher ! C’était ça, the USA, j’ai pensé, déjà à l’aise dans ma nouvelle vie. À peine étais-je installé à côté d’un second passager que la voiture démarra en trombe. Christopher prit la parole : « Do you know Tim ? » Ce dernier ôta son bonnet et ses lunettes noires. Je le reconnus aussitôt, c’était Timothée Chalamet ! Chris m’indiqua alors qu’il voulait réaliser un film à partir de ma nouvelle, interprété par Tim. Tous deux se montrèrent très enthousiastes. Toute la journée, en sillonnant la ville derrière les vitres teintées, nous parlâmes en anglais du scénario, du casting, de la bande-son, des dates de tournage… Ils souhaitaient que je vienne travailler avec eux à Hollywood : « You know, Syl,you’ll really love it ! It’s just amasjng ! » Je me voyais déjà sous les palmiers au bord d’une immense piscine ou encore au volant d’une voiture « discrète » quand ma mère m’appela : « Mais, nom d’un chien, qu’est-ce qui se passe au lycée ? À quelle heure rentres-tu, Sylvestre ? »
Avec lassitude, je lui répondis : « Could you please speak English, my Dear ? » Et c’est à ce moment-là que je vis mon reflet dans la vitre de la voiture et raccrochai… Ma tête. Je voyais le reflet de ma tête : elle était beaucoup trop grosse pour le téléphone. Elle avait terriblement gonflé… Je restai sans voix tandis qu’eux, Chris et Tim, riaient à
gorge déployée ! Ma tête tournait, je me sentais mal, j’étais fatigué. La nuit était tombée et j’avais envie de rentrer chez moi. Je demandai à mes nouveaux amis de me déposer. A l’approche de mon immeuble, je remarquai une foule d’anonymes et des paparazzi qui avaient envahi une voix enjouée retentit dans mon appareil :

« Allô! – Oui… Bonjour, vous m’avez m’appelé ?
– Oh oui, c’est Christopher au téléphone !
– Christoph’Hair ? Pour une coupe de cheveux ? Nan, désolé, je ne suis pas intéressé et je n’ai pas le temps. Au revoir !
– Non ! Non ! Wait, areyou Sylvester ?! Listen, it’s Christopher Nolan, the director of Inception, tu ne connais pas ce movie ? »

Je marquai un temps d’arrêt, puis il poursuivit dans un français très approximatif : ma rue. Visiblement, la présence en ville de Christopher et Timothée était connue de tous. Je ne pouvais tout simplement pas rentrer chez moi… Christopher ordonna alors à son chauffeur de me déposer à l’hôtel dans lequel il séjournait et où je pourrais avoir facilement une chambre : « Please go to this petit hôtel on this small square in Paris… » Ainsi, la voiture s’engagea dans la nuit de la Ville lumière : le boulevard Malesherbes bordé d’immeubles haussmanniens, l’opulente Madeleine, puis le fastueux Opéra du Second Empire, tels étaient les reflets flamboyants de ma nouvelle vie. Au détour de la rue de la Paix, la voiture s’arrêta sur la petite place dont m’avait parlé Chris : la place Vendôme, la « small square » ! J’aurais pu m’en douter : je n’avais évidemment pas la même perception de l’espace que le réalisateur Interstellar … Alors que je m’apprêtais à ouvrir la portière de la voiture, Tim attrapa mon poignet et m’interrogea sur la provenance de mon bracelet de perles noires. Dans un français parfait, il m’expliqua le symbole de ces perles mystérieuses : « elles permettent de garder l’espoir dans les moments malheureux car, tu sais, les choses finissent toujours par s’améliorer ». Et c’était visiblement le cas ! C’est donc plein de fougue que je quittai la voiture et tombai nez à nez avec deux molosses me cachant la vue. J’entendis Chris m’expliquer que, pour assurer ma sécurité, j’aurais, comme toute bonne star, besoin de gardes du corps : « Voici mes fidèles Prote et Hecteur ! Ils veilleront sur toi, Syl ! » Rassuré, je les suivis. C’est là que je découvris, en lettres bleues sur quatre stores blancs comme neige, le nom de la demeure qui allait être la mienne pour les prochaines heures : Ritz. Solennellement et accompagné de mes gardes du corps, je montai quelques marches, passai la porte tourniquet avant de découvrir ma chambre, ou plutôt ma suite donnant sur l’imposante colonne Vendôme. Je m’écroulai sur mon lit à baldaquin, mon téléphone ne cessait de sonner, mais j’étais devenu Syl et plus rien n’avait d’importance…

Le lendemain matin, des coups secs me réveillèrent en sursaut. Affolé et ayant peur pour ma sécurité, j’appelai mes gardes du corps : « Prote ! Hecteur ! Help, help ! Where areyou ? Où êtes-vous ? » Aucune réponse. C’est alors que j’ouvris les yeux et, à la place de mes deux molosses, je vis la silhouette de ma mère, 1 mètre 50, et celle de mon petit frère de huit ans et demi : « Mais qu’est-ce que tu racontes, mon Sylvestre ? » Electrochoc : plus de baldaquin, j’avais retrouvé mon lit et… ma chambre de lycéen ! Les coups secs persistèrent et me firent sortir de ma chambre en furie. C’est là que je découvris la cause de mon réveil : la voiture téléguidée de mon frère butait bruyamment et sans relâche contre un obstacle. Les yeux écarquillés, je m’approchai : elle était rose. Et c’était une Cadillac. Je vérifiai mon téléphone et constatai avec effroi l’absence de  notification. J’entendis le carillon de huit heures sur  France Inter. Musique habituelle, matin de panique.

J’enfourchai mon vélo, direction le lycée Léonard de Vinci. A mesure que j’approchais de l’établissement, je cherchais en vain les traces de ma vie d’écrivain. Alors que j’accrochais mon deux-roues, il y eut cette fille, Marie, qui passait avec son beau foulard bleu orné de marguerites.
Une fois dans le hall du lycée, j’entendis des claquements de mains : des applaudissements venant d’un groupe de lycéens qui regardaient dans ma direction. Derrière eux, j’aperçus Jean-François Brun, mon professeur de Français. Ensemble, ils avancèrent vers moi. Je soupirai quelques secondes de soulagement quand soudain ils scandèrent « Marie ! Marie ! Marie ! ». Une banderole fut dépliée, les lettres apparurent peu à peu et dévoilèrent le nom du gagnant du concours de nouvelles 2023-2024. C’est le que je vis en premier… Alors, je me retournai. Elle était là.

Quand un garçon la porta sur ses épaules, son foulard bleu effleura ma joue. L’agitation grandissait autour de Marie. J’étais maintenant noyé dans la masse. La foule me bousculait sans ménagement, faisant tomber mon sac qui se vida comme mon cœur. Pour ramasser mes cahiers et mes stylos, je tendis le bras. Là, autour de mon poignet, brillantes comme de la lave, je vis les perles noires. Celles du bracelet qu’elle m’avait donné.

 

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